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Entretien avec Tomás Hirsh
Le 15 janvier dernier, le Chili a choisi d’élire sa première « présidente » Michelle Bachelet de la coalition Concertación [1]. Dario Kenner a interviewé le candidat de la gauche radicale à la présidence Tomás Hirsh pour discuter de la nature de l’alternative de gauche qu’offre la coalition Juntos Podemos (Ensemble nous pouvons) face à l’actuelle domination des politiques de libre marché.
Juntos Podemos est une coalition de cinquante cinq organisations comprenant les partis communiste et humaniste qui critiquent le modèle néolibéral et défendent la redistribution des richesses, la démocratie participative et une justice absolue en matière de droits de l’Homme.
Au niveau international, le Chili est perçu comme un Etat prospère avec une démocratie consolidée. Pour quelles raisons le Chili a-t-il besoin de l’alternative offerte par la coalition Juntos Podemos ?
Le modèle néo-libéral dominant s’est avéré excellent pour une minorité de la population mais a également contribué à l’une des plus inégales distributions des revenus dans le monde. L’image de la prospérité est présentée par des médias contrôlés par de puissantes multinationales et des groupes financiers. Cette image ne serait pas si positive si les ouvriers et les retraités avaient leur mot à dire.
Le Parti socialiste chilien fait partie de la coalition Concertación de centre-gauche qui est actuellement au pouvoir et défend la mise en oeuvre du modèle néolibéral. Par conséquent, Juntos Podemos est nécessaire pour créer et proposer un projet alternatif qui fasse passer le développement humain avant la croissance économique. Cela signifie, premièrement, une redistribution et répartition plus équitable dans la société de la croissance économique et, deuxièmement, la démocratisation du pays et la garantie du respect de six droits fondamentaux pour la famille chilienne - l’éducation, la santé, l’emploi, le logement, la protection de l’environnement et une retraite acceptable -, six droits qui se trouvent menacés par le système actuel.
Vous avez obtenu 5,4 pour cent des voix au premier tour des élections présidentielles le 11 décembre dernier. Est-ce que Juntos Podemos a un peu de soutien au Chili ?
Nous avons obtenu peu de voix car la majorité des gens au Chili ne votent qu’en faveur de la coalition qui a une chance de gagner. Toutefois, nous avons obtenu le nombre de voix le plus élevé pour un candidat de la gauche au cours d’une élection présidentielle depuis Salvador Allende ; près de 400 000 personnes ont voté pour moi car ils voulaient un véritable changement. Mais une importante majorité attend toujours de voir s’ils tireront un quelconque profit du modèle néo-libéral. Durant la campagne présidentielle, beaucoup de gens m’ont demandé pourquoi le Chili prospère dont ils avaient si souvent entendu parler n’était pas encore arrivé dans leur région. Les gens ont l’impression de ne pas avoir été capable de récolter les fruits du système car ils se croient stupides ou malchanceux. Il existe une certaine illusion collective promue par les médias selon laquelle le modèle néolibéral serait le modèle à suivre.
Vous avez appelé ceux qui ont voté pour vous au premier tour des élections présidentielles à s’abstenir de voter au second tour du 15 janvier 2006. Mais n’aurait-il pas mieux valu pour Juntos Podemos soutenir la candidate Michelle Bachelet de la Concertación afin d’éviter le danger d’une victoire du candidat de droite Piñera ?
J’ai trouvé cet argument complètement absurde. Notre coalition ne partage pas le programme de la Concertación et défend un agenda très différent. La Concertación a toujours sollicité le soutien politique de la gauche et une fois obtenu, ils l’ont utilisé pour gouverner dans les intérêts de la droite. Pourquoi devrions-nous accorder nos voix à la Concertación alors même que leur agenda contribue à accroître les inégalités et menace la démocratie ? Je pense que leur accorder nos voix nous est dommageable ; cela va à l’encontre de la cohérence de l’alternative que nous avons élaborée.
Au Chili, les organisations sociales telles que les organisations étudiantes, les syndicats, les associations de défense des femmes et des droits de l’homme ont joué un rôle crucial en se mobilisant dans les années 80 pour mettre à mal la dictature du général Pinochet. Est-ce que Juntos Podemos entretient de bonnes relations avec ces organisations sociales de nos jours ?
Une caractéristique très intéressante de Juntos Podemos est que nous travaillons étroitement avec les organisations sociales à l’échelle locale à Santiago et dans les régions. Les dirigeants de Juntos Podemos font partie de dix organisations politiques ou non politiques et ont tous le même poids au niveau décisionnel. Il s’agit d’une nouvelle expérience au sein de laquelle les partis politiques ne cherchent pas la prééminence sur les organisations sociales comme c’était le cas dans le passé. Nous recherchons la parité. Des groupes tels que des syndicats, des associations de lutte pour le logement, des groupes de défense de la santé publique, des peuples indigènes et des artistes populaires ont soutenu notre campagne électorale.
Est-ce que ces organisations ont participé à la décision de s’abstenir au deuxième tour des élections présidentielles ?
Oui, trente organisations politiques et sociales ont participé à une réunion où nous avons décidé d’appeler à l’abstention. Le Parti communiste et le Parti chrétien de gauche ont décidé de ne pas s’abstenir et nous respectons leur décision.
Avant d’arriver au pouvoir, le Parti des travailleurs (PT) au Brésil promouvait la démocratie interne et l’éthique dans le domaine politique. Or nous savons qu’ils ont fait usage de la corruption pour arriver et se maintenir au pouvoir [2]. Quelles leçons peut tirer la coalition Juntos Podemos de cette expérience ?
Le problème du PT a commencé trois mois avant les élections présidentielles lorsque Lula signa un accord avec le Fonds monétaire international (FMI) acceptant leurs exigences [3]. Cet acte mit un terme au projet révolutionnaire du PT et leur lia les mains. Je fus également horrifié de découvrir que le PT avait contracté un accord avec la multinationale VISA relatif à des cartes de crédit spéciales où pour chaque transaction un réal était reversé au parti. Lorsque cette corruption interne fut découverte, je ne fus donc pas surpris du tout.
Le fait qu’il n’y ait pas de démocratie interne non plus ne me surprend pas car la direction contrôle le parti. Pour Juntos Podemos, il s’agit d’une question très difficile parce que nous sommes une coalition de 55 organisations et il n’existe aucune manière d’éviter le fait d’être confronté à ce problème à l’avenir. Je pense que nous devons lutter contre ces problèmes au quotidien en pratiquant la démocratie interne et en prenant les décisions de manière transparente.
En ce qui concerne mon propre parti, le Parti humaniste, nous croyons qu’en tant qu’individus nous devons agir éthiquement avant de pouvoir faire des changements politiques en tant que parti. C’est pourquoi nous avons eu ces 21 dernières années des représentants à plusieurs niveaux du gouvernement et qu’ils n’ont jamais été corrompus.
Que pensez-vous enfin du gouvernement d’Hugo Chavez au Venezuela et de l’élection d’Evo Morales en Bolivie ? Ces gouvernements sont-ils en mesure d’accroître le soutien politique de Juntos Podemos au Chili ?
Je pense que ce que fait Chavez est très intéressant. Il est le premier président vénézuélien à combattre activement la pauvreté. Il a fait de grands progrès en intégrant le secteur de l’énergie et en développant les domaines de la communication, de la culture, de la santé et de l’éducation. Il promeut également l’intégration régionale et l’idée qu’aucun pays ne peut résoudre seul ses problèmes.
L’élection d’Evo Morales est très prometteuse et pleine d’espoir car la Bolivie a finalement élu un président indigène qui défendra les intérêts de la population dans un pays où 97% de la population est indigène ou métisse. Toutefois, nous verrons si son gouvernement devient social-démocrate et s’il finit ou non par pactiser et faire des compromis comme le PT. Nous espérons qu’il restera sur la même lancée qu’aujourd’hui et qu’il deviendra un important signal pour l’Amérique latine montrant que les pays n’ont pas à suivre le modèle néolibéral et la pression des Etats-Unis mais plutôt à se concentrer sur la résolution des problèmes de leur population et sur la coopération régionale. Ils peuvent aider Juntos Podemos en devenant un exemple pour les Chiliens de ce qu’il est possible de réaliser.
NOTES :
[1] [NDLR] La Concertación de Partidos por la Democracia (CPD), coalition démocrate chrétienne et socialiste.
[2] [NDLR] Consultez le dossier Corruption et crise politique au Brésil, sur RISAL.
[3] [NDLR] Alors que la fin de l’ère Cardoso (1995-2003) fut marquée par une grave crise économique, alimentée notamment par la crainte des marchés financiers de l’arrivée au pouvoir de Lula, le Fonds monétaire international (FMI) annonça en août 2002 un important plan de sauvetage et de stabilisation de l’économie brésilienne. Une partie de ce prêt fut conditionnée : le nouveau président élu, Lula, devait l’avaliser et accepter de se soumettre aux dictats du FMI.
Source : Red Pepper (www.redpepper.org.uk/), janvier 2006.
Traduction : Sophie Recordon, pour RISAL (www.risal.collectifs.net/).
RISAL - Réseau d'information et de solidarité avec l'Amérique latine
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