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Alors que les coulisses des journées d'été des Verts et d'Europe Ecologie n'en finissent pas de s'agiter autour du spleen de Cohn-Bendit et des moyens pour l'en extirper, les ateliers de travail se multiplient et les intellectuels affluent. «On a vraiment des plateaux de haut niveau, les intellos reviennent en nombre, se félicite Emmanuelle Cosse, ancienne présidente d'Act-up devenue vice-présidente du conseil régional d'Ile-de-France. Tout en regrettant que «les petites phrases et les ego viennent troubler les progrès du processus», comme le fait que «Dany et Cécile ne se soient pas parlé depuis longtemps, ça simplifierait les choses». Au même moment, DCB et Duflot s'en allaient prendre un café pour «aplanir les choses» selon les termes du premier, «gérer le facteur humain» selon ceux de la seconde.
Pendant ce temps, les militants n'en finissent pas de garnir abondamment les ateliers de réflexion.
Si, à l'extérieur de la faculté de droit de Nantes, l'effervescence médiatique se focalise sur la mélancolie de Daniel Cohn-Bendit confronté à un achèvement du processus de rassemblement qui lui déplaît et lui laisse entrevoir son passage au second plan, les débats à l'intérieur permettent de voir concrètement les tiraillements idéologiques de l'expérience Europe Ecologie. Ainsi ce débat vendredi 20 août après-midi sur la décroissance, posant les frontières d'une écologie allant de l'extrême gauche anti-capitaliste au pragmatisme écolo-centriste. «La décroissance est une réalité qui s'impose et n'est plus un simple choix de vie. Elle est devenue inévitable, mais elle ne peut être que sélective», estime l'animateur de la réunion, l'eurodéputé Jean-Paul Besset. Un aperçu des problèmes qui écartèlent une écologie politique en quête de crédibilité gestionnaire, mais qui se veut radicalement différente dans son approche.
Premier tour de force de la réunion, qui s'est tenue dans un amphithéâtre bondé de 500 personnes: réunir autour de la table un plateau allant du politologue antilibéral Paul Ariès à l'ancienne ministre d'Alain Juppé, Corinne Lepage. A leurs côtés, le député Yves Cochet, l'un des fondateurs du parti Vert, et la philosophe Dominique Méda, proche du courant transpartis Utopia.
Lancée par Jean-Paul Besset, par ailleurs futur président de la future Fondation de l'écologie politique, la discussion aura passionné l'auditoire autant qu'elle a montré la diversité d'interprétation d'un thème central de la pensée écologiste et de son rapport avec le développement économique.
Antropocéne et prospérité sans croissance
Depuis longtemps, Yves Cochet porte chez les Verts le flambeau d'une décroissance qui s'assume. Souvent caricaturé comme catastrophiste (mais n'hésitant pas à soutenir l'hypothèse de tickets de rationnement ou à évoquer la problématique de la limitation du nombre d'humains), l'ancien ministre de Lionel Jospin a livré un exposé magistral, assisté par ordinateur. Avec comme point de départ la reprise des thèses du prix Nobel de chimie 1998 Paul Crutzen, qui a déterminé l'entrée dans une nouvelle ère géologique (l'anthropocène), remontant à 1750 et les débuts de l'extraction du charbon en Angleterre, et caractérisée par l'impact de l'homme sur le climat.
Adversaire de la notion de «croissance verte», Cochet n'en accepte pas moins certains principes, tels qu'ils ont été dégagés par l'actuelle ministre de l'environnement Chantal Jouanno: «Si la “consommation et la production soutenables” ne peuvent marcher dans un “monde fini” et si le “verdissement des marchés” est une absurdité, il y a des pistes intéressantes à creuser, comme la fiscalité écologique ou l'investissement dans les capitaux naturels.» Selon lui, «l'addiction à la croissance s'explique par l'obsession de devoir payer la dette. Mais on ferait mieux de se préparer à une récession inévitable, (…) à un monde qui va se décomplexifier du fait de la dépression de l'énergie.»
Pour lui, quatre orientations et instruments devraient désormais guider l'action publique, dans le souci décroissant: «L'autosuffisance locale et régionale, alimentaire et énergétique; la décentralisation géographique des pouvoirs; la relocalisation économique; la plannification et la politique de quotas.»
La philosophe Dominique Méda a de son côté fait entendre une musique plus sceptique, même si elle confie avoir été récemment ébranlée dans ses certitudes. Spécialiste du travail, elle plaidait jusqu'ici davantage pour «se débarrasser du PIB et se donner de nouveaux indicateurs de mesure du bonheur», ou pour «quitter le monde de la croissance, mais pour privilégier la question du patrimoine social». Mais à la lecture du rapport de l'économiste britannique Tim Jackson commandé par le ministère de l'environnement anglais, intitulé «Prospérité sans croissance» (télécharger en anglais ici, ou lire une note de lecture là), l'une des promoteurs des 35 heures dit avoir pris conscience que «la croissance verte ne pourra pas marcher, la fenêtre de tir étant tellement étroite».
Méda estime que l'urgence de la situation doit impérativement entraîner «la révolution totale des processus démocratiques», notamment pour que l'expertise scientifique puisse «prouver ses dires aux yeux de tous». De même, le travail et l'emploi ne doivent plus être au centre des réflexions, car «il y a une nécessité à abandonner vite l'idée de gains de productivité, mais au contraire inventer un travail désaliéné, débarrassé des logiques d'accumulation». Deux limites freinent enfin son chemin sur la route de la décroissance: «La question du revenu, car si l'on crée plus d'emplois dans cette logique, il faudra accepter que les salaires soient bien moindres», et «comment faire cela seuls, quand les Chinois par exemple ont très envie de croissance?»
Sur la forme, Dominique Méda doute enfin de l'emploi sémantique du terme «décroissance»: «Il fait peur, notamment aux gens qui n'ont rien et à qui on demanderait d'en avoir encore moins.» Elle dit lui préférer l'action de «se civiliser».
"critique anti-capitaliste" versus "économie circulaire"
Pour Paul Ariès, la décroissance se veut «une critique de l'aliénation et du fétichisme, afin d'en finir avec le culte de la consommation et de l'économie comme réponse aux problèmes sociaux». Selon le coordonnateur du journal Le Sarkophage, «la gauche a perdu la critique anti-capitaliste de l'accumulation des richesses, et l'écologie politique est peut-être en train de l'oublier».
Ariès a la mâchoire carnassière et le rictus sévère de ceux qui ne lâchent rien: «La décroissance, ce n'est pas faute de mieux. Même si l'on vivait dans un monde à la croissance infinie, nous serions toujours pour la décroissance. Car il s'agit de rester simplement humains, de ne plus sombrer dans la démesure, de retrouver une société capable de se donner des limites. Il ne convient plus de partager le gâteau, car il est empoisonné. Il faut changer la recette du gâteau.»
Estimant que «la première des décroissances nécessaires, c'est celle des inégalités», Ariès lance enfin quelques propositions découlant de son prisme, comme le «revenu maximum autorisé», allant de pair avec un «revenu garanti pour tous qui pourrait être payé en partie en monnaie nationale, mais aussi en monnaie régionale à inventer, ou sous forme de droit de tirage sur les biens communs comme l'eau». D'après lui, la décroissance ne peut s'opérer sans «un surcroît de démocratie» et il se prononce pour «la reconnaissance du tirage au sort dans une partie de la représentation démocratique».
A l'inverse, Corinne Lepage se fait elle la laudatrice d'une écologie pragmatique et humble: «Il faut être lucide, pour intéressant qu'il soit, notre débat n'attirerait pas grand-monde s'il passait à la télé à 20 heures.» Pour l'eurodéputée récente démissionnaire du MoDem: «Notre travail est de rendre possible ce qui est souhaitable. Il nous faut inventer la transition. Tant qu'il n'y aura pas d'évolution là-dessus, personne n'entendra la décroissance.» Et l'ancienne candidate à la présidentielle de refuser de s'«enfermer dans ce débat, car les gens feront toujours la différence entre leur situation propre et la situation souhaitable pour la planète. Il faut faire coller le souhaitable avec le possible, car sinon le souhaitable est impossible.»
Lepage milite pour une «économie circulaire, qui recycle, qui réutilise, qui répond aux besoins écologiques et change l'amélioration du bien-être», elle qui pense que «les gains de productivité font partie du modèle économique général actuel», que «sans entreprises, il n'y pas d'emploi». Refusant de «mettre dans le même sac la création de sa boîte avec le grand casino finacnier», la présidente de Cap 21 préfère s'attacher «d'abord à la question de la redistribution». Est-ce suffisant pour répondre aux enjeux? «Je ne sais pas, mais je sais que c'est possible, et cela permet de sortir des contradictions impossibles à résoudre entre nous».
Quand la diagnostic est partagé, la thérapeutique devient envisageable
A l'issue du débat, où tous les intervenants furent très applaudis, on retient le sentiment qu'Europe Ecologie aujourd'hui, comme les Verts hier s'étaient peu à peu détachés de la décroissance comme valeur fondamentale, a davantage de chance de s'accorder avec Lepage qu'avec Ariès. Jean-Paul Besset confirme: «Il y a ceux qui se mouillent et ceux qui excommunient. Corinne, elle, elle avance et elle pose les bonnes questions. Et quand le diagnostic est partagé, la thérapeutique devient envisageable.»
Mais l'artisan du rassemblement politique de la «galaxie écolo» considère que «la logique même de notre mouvement est de parvenir à rallier les deux. Rendre compatibles les objecteurs de croissance avec les centristes. On va encore dire que c'est la carpe et le lapin, mais on disait également cela aux européennes avec Cohn-Bendit et Bové. D'abord, mettons-nous ensemble, et ensuite on voit, un peu comme ce qu'on fait au Parlement européen».
Du point de vue de Besset, l'objectif n'est pas si irréaliste: «Dans la salle, les mêmes personnes applaudissaient aussi bien Ariès que Lepage. Il y a un consensus sur une décroissance inévitable. Une fois posé cela, il faut pouvoir avancer vite, lever les malentendus, et voir comment on peut faire…»
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