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Mai 2007: Les ruines du désir

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Dessin de W oznia k - www.wozwoz.net

Mai 2007: Les ruines du désir

Vincent ne s’y était pas trompé, « Paris la nuit c’est fini ». Il y laissa son ami Henri et entraîna avec lui Paul sur les chemins bordés d’iris et de tournesols qui mènent à la maison jaune d’un village nommé Arles. Paris est comme une toile d’araignée géante tissée au dessus d’un abîme. Ses rues concentriques s’étendent à partir de centres historiques tels que l’Arc de Triomphe ou la Bastille. De temps à autre des papillons ou des cigales tombent dans ses filets et font bouger toute la ville. Mais il ne faut pas attendre très longtemps pour que de l’abîme sortent les prédateurs et se nourrissent d’eux. Très peu parviennent à s’échapper, les autres sont happés et absorbés, puis Paris s’éteint à nouveau jusqu’à ce qu’une nouvelle luciole vienne l’agiter. « Une civilisation débute par le mythe et finit par le doute » (Emile Michel Cioran).
A quelques heures au sud d’Arles on trouve le village de Salvador et plus bas encore en descendant les Pyrénées on arrive à une grande citée mythique. Elle a connu mainte fois la gloire, l’opulence et la décadence. Lorsque je l’ai visité, tous les extrêmes y cohabitaient. J’ai appelé la cité Noelia, non seulement pour sa beauté féminine mais aussi pour son calme, sa sensibilité et sa morale ; traits extrêmes que je n’ai connus que dans les rares occasions où je devais me reposer de l’abus de ses opposés.

L’Histoire raconte que la formidable édification de cet ancien camp militaire romain du Mons Taber est due aux civilisations wisigothes, carolingiennes, mozarabes et juives. Lorsque je découvris la cité, ses beautés du passé et celles du présent s’unifiaient et ne laissaient présager d’un futur déclin. Du Parc Güell qui surplombe la ville on apercevait ses héritages. Les plus connus et les plus visités étaient La Sagrada Familia, la Pedrera, … conçus par ce catalan jadis oublié puis ensuite reconnu, qui fini renversé par une machinerie moderne sur les rails d’un temps rotatif. Elle avait aussi son Arc de Triomphe à l’entrée du parc de la Ciutadella pour témoigner de la glorieuse Exposition Universelle de 1888. Son art gothique s’exprimait au travers de la cathédrale, La Seu, bâtie sur les ruines d’une ancienne église wisigothe. Les traces de l’empire romain réapparaissaient des entrailles du quartier Antic. Sa jouvence, elle la devait au fourmillement d’une population cosmopolite qui s’activait de jour comme de nuit dans ses artères les plus antiques. Je me souviens, des cartons et des rouleaux de tissus bloquant l’avenue San Pere qui alimentaient les magasins chinois dès le lever du jour, de mon charcutier arabe en face du Palau de la Musica, de mon épicier indien, de mon caviste catalan et des restaurants basques, galiciens et africains. Lorsque je décidais d’échapper aux nombreuses fêtes que donnaient les dominicains de l’immeuble que j’habitais alors, je descendais les rues du quartier « antic » où les asiatiques, assis sur les trottoirs et rassasiés de polyester, reposaient leurs esprits sur les damiers de Ma-jong tandis que j’allais retrouver mes amis argentins, colombiens, chiliens,… dans les bars de la place qui a prit le nom de cet ancien révolutionnaire républicain anglais.
Celui qui se trouve un soir au cœur de la cité voit ses désirs se réveiller et l’encercler. Elle apparaît alors comme un tout dans lequel aucun désir ne se perd et dont on fait partie, et comme elle jouie de tout ce dont nous ne profitons pas, il ne nous reste plus qu’a posséder ce désir et à se contenter. C’est le pouvoir, pour certains fatal, d’autres fois, bénin de cette cité sournoise ; nos ardeurs qui donnent forme au désir prend du désir sa forme et l’on croit jouir de tout la ville alors que nous n’en sommes que son esclave.
Dans la cohue musicale qui sévissait ces années là, j’aimais me noyer absorbé par l’ivresse de mes passions ardentes, esquivant le saut des fraternels adultères dont on se décroche à l’aube pour tomber dans la confrérie des tromperies amicales et des plaisirs artificiels. Une horde de résistants musiciens venus de tous les coins du monde avaient envahi les quartiers les plus anciens de la ville, qu’ils appelaient zone bâtarde, pour empêcher la coulée d’or et d’argent qui recouvrait déjà les quartiers de Gracia jusqu’aux avenues de la Plaza Espanya et Urquinaona, et qui menaçait d’ensevelir ce qu’il restait du Gotic et du Raval avant de tomber dans la mer. Les araignées commençaient à sortir de l’abîme chassant ou avalant les premiers papillons de nuit. Les grandes cités prenaient le goût insipide d’un nouvel empire mondial et les marques d’une culture globalisante s’inscrivaient sur toutes les étiquettes de fringues. Les graffitis qui avaient témoigné de la présence de nouveaux clans servaient maintenant à mettre en valeur les écrans publicitaires. Le doute prit place et je sortis mes ailes.

Aujourd’hui je me souviens de Noelia comme d’un lieu où j’aimais me reposer des passions débordantes qui me confrontaient à l’abîme. Je me souviens aussi du premier jour ; cette soirée là je pensais qu’il n’y avait pas d’autre bien que je ne pouvais espérer de la vie. Dans les années suivantes mes yeux contemplèrent de nouvelles terres et aujourd’hui je sais que c’est seulement une des nombreux routes qui s’ouvrait à moi ce jour là.


Inspiré d’Italo Calvino (écrivain néoréaliste italien né à Cuba) et d’une note laissée par el Mago dans le forum du chango.


:: Santi ::
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