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Mai 2008: Le diable a des allures d’ange

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Dessin de W oznia k - www.wozwoz.net

Mai 2008: Le diable a des allures d’ange

Enfant, tout ce qui se rapportait à la mort représentait le diable. Il n’existe rien de plus terrible à cet âge que l’idée de fin de l’existence. La guerre était un concept abstrait qui n’avait d’importance à mes yeux que parce qu’il impliquait l’idée de mort, beaucoup de morts. On dit que la bombe nucléaire peut raser une ville entière en un instant, je l’ai vu souvent à la télé ! Bien entendu j’étais un pacifiste convaincu à l’âge de six ans, l’idée que l’on puisse m’obliger à aller aux combats me paraissait intolérable. Dans l’un des rares rêves d’enfance dont je me souviens encore, j’apparaissais effrayé par la porte de la cuisine qui donnait sur le salon, il faisait nuit, et comme d’habitude mes parents regardaient la télévision à une heure où normalement mes frères et moi voguions dans les plus profondes épopées oniriques. Ce soir là le présentateur du journal télévisé annonçait le début de la guerre, je titubais vers le canapé du salon en entendant tomber les premières bombes dans le jardin. Dans un autre rêve dont je me souviens aussi, plus tard dans mon adolescence, j’ai entrevu la mort après que la mini Austin que ma mère conduisait échoua dans l’estuaire de la Loire où nous fumes inexorablement avalés par la vase. Un autre démon, à cet âge là, était le christ, présent dans toutes les pièces de l’appartement de mes grands-parents, et personnifiant toutes les expressions de la mort, la pâleur d’une chair en décomposition, des yeux révulsés, une tête ensanglantée, un enfant dieu bercé dans la peine et la souffrance, sans doute à l’origine de l’inimitié que je porte à l’égard de la religion.
Le diable que l’on m’enseigna à l’école portait le nom d’Hitler. C’est l’âge où l’on abandonne les fantaisies sataniques nourries de la mythologie chrétienne pour entrer dans le champ du réel, il s’agissait d’un homme de chair et de sang qui avait commis quantités d’atrocités, haït le monde entier, responsable d’une cinquantaine de millions de morts, cinquante millions de morts !, environ dix fois les morts du Vietnam, cinquante fois ceux d’Irak. L’Histoire se prévaut de fondements immuables que sont les faits et qui établissent son authenticité pourtant d’un point de vue ontologique nous étions toujours dans la représentation dantesque du mal émanant d’un seul homme, Adolf Hitler. L’image diabolique tomba un jour en regardant un documentaire sur l’Allemagne d’entre guerre. Il mettait en scène la frustration d’un peuple vaincu et humilié par les alliés auquel on imposait le Traité de Versailles, l’invasion en 1923 de la région industrielle allemande du nom de Ruhr par l’armée française et des crises économiques graves conduisant à la famine. Qui enfante le diable ? Je comprenais mieux les raisons qui avaient amené un peuple à suivre un destin aussi macabre. Depuis je répertorie les sociétés que je qualifie de traumatisées.
En quittant les bancs de l’école, les diables n’ont pas disparu pour autant, c’est la télévision qui c’est chargée de les représenter. Le groupe ETA fut la cause de mes inquiétudes chaque fois que nous traversions dans les années 80 le pays basque espagnol. Le 11 mars 2004 le plus important acte terroriste survenu en Europe détruisait la destinée du peuple espagnol et désignait l’ennemi de toujours, l’ETA. Au grand dam du gouvernement Aznar qui essayera jusqu’au dernier moment de persuader le peuple espagnol de la responsabilité du groupe basque, il s’agissait du diable nord-américain, les islamistes, ceux à cause de qui on avait envahit l’Afghanistan puis l’Irak, dont ce dernier soit dit en passant n’avait rien d’islamiste intégriste. L’image du diable était devenue un outil politique de pouvoir absolu sur les peuples et on en est aujourd’hui conscient mais que peut-on faire lorsqu’on est un peuple traumatisé ? Dans les années 90 j’ai été maintes fois frappé par l’effroi d’un revolver sur la tempe alors que je travaillais dans des magasins d’alimentation et pendant les années qui ont suivies je me paralysais chaque fois que je voyais détaler quelqu’un dans la rue. On n’imagine pas ce qu’un traumatisme peut faire sur nous. J’ai voyagé depuis jusqu’à arriver récemment en Colombie où le diable porte aussi un nom, FARC, et par extension les gens de gauche, parce que malheureusement nous n’avons pas suffisamment évolué pour nous défaire des extensions. Au risque d’ailleurs de créer des sociétés manichéistes au détriment de nos facultés de compréhension et d’acceptation. Les arabes, les juifs, les communistes, les banlieues, etc. Les bases du racisme ou comme disait Sartres « L’Enfer c’est les autres » et de nous renvoyer à nous même.
Lors de mes périples j’ai toujours demandé à ceux qui défendaient les politiques sécuritaires de leur gouvernement s’ils avaient rencontré le diable, question à laquelle j’ai souvent deviné que non. A Santa Marta, dans la côte nord de la Colombie, où la population subit quotidiennement la dure loi des groupes paramilitaires et où l’on n’a plus aperçu un guérillero depuis plus de sept ans on continue de maudire les FARC en alimentant les croyances les plus farfelues. On m’assure que les institutions gouvernementales ont été infiltrées par les groupes communistes en dépit du fait que le congrès colombien se vide des paras politiques jetés en prison. Il est d’ailleurs question de la nécessité d’une loi pouvant solutionner le problème lié aux chaises laissées vides. Les récents conflits avec l’Equateur et le Venezuela ont renforcé le concept, les amis du diable. Chaque jour les deux chaînes de télévision privées, RCN et Caracol, alimentent la parano, n’hésitant pas utiliser s’il le faut les faits divers, « on a tué deux colombiens en Equateur, le gouvernement demande des explications ». Heureusement, ennemi implique aussi ami, ici c’est Bush ! Récemment en faisant le décompte des manipulations d’Etat, je me suis mis à penser s’il n’était pas nécessaire de redéfinir le principe de « Démocratie », mais ceci est une autre histoire.
Je n’ai pas rencontré non plus le diable, ou plutôt si, à plusieurs reprises mais il ne m’a rien fait. Pourtant mon parcours, comme celui de n’importe qui, est semé de rencontres néfastes, de collègues mal intentionnés, de voisins malfaisants, d’amis rancuniers, de voleurs et même d’assassins. Lors de la Cumbre de Rio, Chavez prônait la réconciliation entre vieux ennemis en vantant les mérites de Daniel Ortega, président du Nicaragua, dont le gouvernement est composé d’anciens adversaires. A Santa Marta je travaille avec les enfants des rues, touchés par les interminables crises économiques et sociales, où la plus humble classe de la société m’amène à travailler avec des délinquants, des voleurs, des trafiquants, des assassins et même des paramilitaires, ensemble on essaye de surmonter les traumatismes pour nous attaquer aux vrais problèmes, parce qu’en fin de compte le diable peut nous apparaître chaque jour, sous l’allure d’un ange, et il s’agit souvent de l’entraîner vers d’autres chemins.


:: Santi ::
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