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Un requin qui vous veut du bien.
C'est parfois au moment de sa disparition que l'on comprend la réelle valeur des personnes. Il faut parfois ressentir la nostalgie d'une personne aimée pour réaliser l'importance de celle-ci dans nos vies.
La vie d'un artiste se prolonge au-delà du chemin que l'on partage avec sur cette planète. Comme Ibrahim Ferrer qui nous a quitté cette semaine, ou Compay Segundo qui lui avait filé rencart dans un des coins de la voie lactée, Ildo Lobo faisait partie de ces chanteurs criollos et guajiros (métissés et paysans) afro-insulaires dont l'énorme héritage n'a pas encore été assimilé. Son influence est latente non seulement sur son île, mais dans tout l'archipel et dans le monde entier ; depuis le trottoir d'une rue de Sal, jusque dans un bar de Cha De Caldeiras ou dans un bar musical de Sao Vicente, sur une plage de Dakar, dans un studio d'enregistrement de Dakar, ou dans une pièce musicale à Lisbonne.
En plus des musiques traditionnelles du Cap-Vert comme la funana et colederas, Ildo Lobo a fait connaître et diffusé à travers le monde, La Morna ; ce blues unique de l'archipel, mélange de nostalgie et d'histoires populaires des villages paysans. Même si beaucoup établissent des parallélismes entre La Morna et le Fado ou la Modinha, la principale caractéristique et source d'inspiration de la Morna est son caractère insulaire. On pourrait aussi bien trouver des similitudes avec les chansons populaires du monde paysan insulaire de la chanson guajira cubaine ou de la Vieja Trova. Les racines de La Morna sont les mêmes que celles de Cabo Verde, archipel paradisiaque né dans la souffrance ; îles volcaniques qui servaient de plate-forme au trafic des esclaves venus de toute la Côte Atlantique Africaine. Même si certains ont du mal à l'admettre, la Morna, le Fado, le Blues, la Modinha, le Gnawa, le Flamenco,… font partie d'une seule et même grande famille dont les origines viennent d'une région de l'Afrique, entre Tombouctou et Bamako. Les évolutions, les variantes instrumentales comme rythmiques, sont nées au fil d'une émigration forcée par les puissances européennes au cours de 400 ans d'esclavage ou d'une émigration voisine et naturelle, vers l'Afrique du Nord et l'Espagne. Ce mélange d'énergie et de souffrance est directement et étroitement lié au calvaire des populations déplacées et soumises à l'esclavage. Ce pleur inconsolable qui, après 500 ans, a aujourd'hui des noms et des mélodies différentes, agrémenté d'instruments alors venus de la Vieille Europe, ne peut pas simplement être inséré dans une case, assimilé uniquement à un mouvement ou une école musicale. Il faut savoir d'où on vient pour pouvoir aller où on veut.
C'est un peu pour cela aussi, que Radiochango voulait, avec Ildo, rendre hommage à ce grand combattant pour la culture de son peuple qu'a été Ildo Lobo. C'est une petite évolution dans nos critères musicaux car on ne peut pas parler de musique festive dans le cas d'Ildo Lobo, mais l'engagement politique et culturel de sa musique, comme son influence sur d'autres artistes méritait une humble reconnaissance de notre part.
Fils d'Antoninho Lobo, chanteur et compositeur très connu de Morna, Ildo Lobo, est né en 1953 à Pedra de Lume, sur l'île de Sal (Cap Vert), dans un milieu très engagé et réceptif vis-à-vis de la culture musical capverdienne. Plus africaine que portugaise, la grande partie de culture musicale capverdienne de la fin du XIXème siècle début du Xxème, se maintenait uniquement de manière orale et grâce aux chanteurs paysans itinérant qui passaient de village en village et d'île en île, se limitant à l'archipel et était presque inconnue au Portugal. Quasiment toute la (courte) vie d'Ildo Lobo (qui est mort à 51 ans) a été dédiée à la diffusion de cet héritage musical ancestral.
En parallèle, Ildo Lobo a accompagné par sa musique, une étape décisive pour les habitants de cette jeune démocratie indépendante, qui obtint seulement en 1975, l'indépendance du Portugal, avec l'instauration d'un régime marxiste modéré inspiré par le héros national Almicar Cabral. Sa musique est aussi le témoignage de cette époque pleine d'illusions et de liberté. Ildo Lobo ne s'est pourtant jamais résigné à l'assassinat commandité et non élucidé de Renato Cardoso, poète et idéologue trotskiste, critique envers le régime, auquel il rendit hommage le long de sa carrière solo.
Il fut le véritable ambassadeur de la musique capverdienne -bien avant que la voix de Cesaria Evora, se fasse mondialement célèbre- avec sa bande Os Tubarões (Les Requins), qui étaient le groupe officiellement chargé de représenter la culture musicale capverdienne par-delà les frontières. Ildo Lobo n'avait pas que 3 disques à son actif quand il mourut en Octobre 2004, mais plus de 15 albums avec son groupe Os Tubarões, en plus de ses 3 disques de carrière solo.
Le groupe Os Tubarões, fut pendant des années, non seulement la vitrine culturel du pays, mais également la voix d'un pays libre et joyeux, qui volait enfin de ses propres ailes après 500 ans de colonialisme et de souffrance, et qui essayait de retrouver ses signes propres d'identité. Os Tubarões ont enregistré et immortalisé énormément de chansons populaires identitaires qui étaient jusqu'alors tombées dans l'oubli du plus grand nombre, à commencer par les propres capverdiens.
C'est seulement en 1996 et suite à la séparation du groupe, qu'Ildo commence sa carrière solo par un premier disque ; Nos Morna, produit par Mario Lucio, leader d'un autre groupe mythique de l'archipel ; Simentera. Le disque, composé uniquement de Mornas, est un hommage à son père, Antoninho Lobo, reconnu comme un des grands chanteur-compositeur de l'île avant l'indépendance.
En 2001, Ildo réunit les musiciens de Cesaria Evora, pour enregistrer son second album solo ; Intelectual.
Son troisième et dernier disque -Inconditional- est sorti un mois après sa mort. Il venait de l'enregistrer à Paris quand son coeur a cessé de battre à Praia, capitale du Cap Vert. Sa dernière Morna - Nha Fidjo Matcho - parcourt depuis les îles de l'archipel comme le Chan Chan de Compay Segundo à Cuba ; il est difficile d'écouter la prestation d'un groupe sans que cette chanson soit jouée à un moment de la soirée. Cette Morna raconte un particulier conseil d'un père à son fils : " Mon fils, écoutes le conseil de ton père ; n'ouvre pas la bouche pour chanter. Si tu joues ou tu chantes, les femmes seront ta perte ". Comme un dernier clin d'œil, son album reste fidèle à ses convictions politiques et comme dans son premier album solo, Ildo met en musique les textes du poète et homme politique capverdien, Renato Cardoso (dans Alto Cutelo). Cardoso, idéologue marxiste trotskiste, héritier de la pensée d'Almicar Cabral, était très respecté par les capverdiens et très écouté. Ses critiques contre les dérives du régime marxiste corrompu, lui valurent une balle magique à la JFK et un assassinat en 1989, jamais élucidé. Dans ce dernier disque, Ildo Lobo s'appuie aussi sur des compositeurs prestigieux comme son ami de toujours Adalberto Silva - Betu, et lance un jeune auteur compositeur - Constantino Cardoso - dont le titre Incondicional, donne le nom à ce disque posthume. Il réunit à nouveau avec lui pour ce disque, le producteur Mario Lucio et le pianiste Fernando (" Nando ") Andrade.
Avec la mort d'Ildo Lobo, c'est une grosse partie de la culture capverdienne qui nous quitte. Il nous laisse un héritage immense ; une compilation impressionnante de créations originales et de thèmes traditionnels de l'archipel. Ses Mornas nous accompagnent dans la nostalgie dans laquelle il nous laisse.
Discographie
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Nos Morna
1996
Lusafrica - Album
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Intelectual
2001
Lusafrica - Album
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Incondicional
2004
Lusafrica - Album
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Forum
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